CAMOES (L. de)

CAMOES (L. de)
CAMOES (L. de)

Camões occupe chez les Portugais une place à part. Il est le prince des poètes, le classique par excellence. Il résume toute une littérature, et son œuvre est à la fois un sommet et une synthèse. Comment s’explique ce statut exceptionnel?

Vie de Camões

Sa vie est mal connue. Les documents d’archives sont à son sujet extrêmement rares. Camões a dû naître en 1524 ou en 1525, d’une famille noble, mais pauvre. Son père était cavaleiro fidalgo . Il s’appelait Simão Vaz de Camões, et sa mère Ana de Sá. Si l’on en juge par la culture dont il fait preuve, il a reçu une bonne éducation classique, fondée sur la connaissance du latin et la lecture des auteurs anciens. Il connaissait également les Italiens et les Espagnols. Mais son nom n’apparaît pas sur les registres de l’université de Coimbra. Camões a vécu quelque temps à Lisbonne, où il a fréquenté la société de la cour. On le trouve ensuite soldat au Maroc, où il perd l’œil droit dans un combat. En 1550, il s’engage pour aller servir en Inde, mais il ne s’embarque pas. En 1552, à Lisbonne, il est mis en prison pour avoir, le jour de la Fête-Dieu, participé à une bagarre. Il sera libéré l’année suivante. Nous possédons la «lettre de pardon», datée du 7 mars 1553, qui lui est accordée au nom du roi. Ce document précise que le prisonnier est «un jeune homme pauvre» et qu’il va «cette année me servir en Inde». Camões s’embarque sur la flotte de Fernando Alvares Cabral, qui quitte Lisbonne en mars 1553 et arrive à Goa, capitale de l’Inde portugaise, en septembre. L’engagement contracté par Camões allait durer trois ans. Il participe, en novembre 1553, à une campagne dans le Malabar. On sait aussi par un de ses poèmes qu’il prit part à une expédition dans le golfe d’Aden. En 1556, il quitte le service. Alors commence une période de sa vie fort mal connue. Une fois démobilisés, les soldats portugais de l’Inde essayaient sinon de faire fortune, du moins d’amasser un pécule suffisant pour regagner l’Europe. Mais beaucoup végétaient lamentablement. Notre poète, pour sa part, ne manquait pas de relations: le gouverneur Francisco Barreto, les vice-rois Constantino de Bragança et Francisco de Sousa Coutinho, l’historien Diogo do Couto, le naturaliste Garcia da Orta. Ses biographes disent que Camões fut envoyé à Macao comme «contrôleur général des biens des morts et des absents», et qu’au retour il fit naufrage à l’embouchure du Mékong. Il aurait enfin, en arrivant à Goa, été emprisonné pour concussion. Un document atteste qu’il obtint cependant une charge dans la factorerie de Chaul, mais qu’il ne l’occupa pas.

Enfin, en 1567, il quitte l’Inde, aussi pauvre qu’à son arrivée, quatorze ans plus tôt. Un ami influent, Pero Barreto, lui paie le passage jusqu’à Mozambique. Camões végète deux ans dans cette place de l’Afrique orientale. Mais il y trouve un groupe d’amis (parmi lesquels Diogo do Couto, de qui nous tenons ces détails), qui se cotisent pour rembourser ses dettes et pour payer son voyage de retour vers l’Europe. Il débarque à Lisbonne en 1569. Il apporte dans ses bagages le manuscrit de son épopée, Les Lusiades , qu’il publie en 1572. Le roi lui accorde une petite pension de 15 000 réis. Son nom commence a être connu. Mais, si l’on en croit ses biographes, il n’en vécut pas moins dans la pauvreté. Il mourut de la peste en 1580.

Tels sont les éléments à peu près sûrs de la biographie de Camões. C’est peu, mais cela suffit néanmoins à camper la figure d’une sorte de soldat-poète «tenant d’une main l’épée et de l’autre la plume», d’aristocrate pauvre végétant dans des emplois subalternes, aventurier à ses heures, mais apprécié d’un petit nombre d’esprits d’élite. Sa vie, comme il l’a dit lui même, s’est «dispersée à travers le monde en mille morceaux», de l’Europe à la Chine. Mais sur ces éléments historiques se sont greffés des récits incontrôlables. C’est à propos de ses amours que les affabulations ont été les plus abondantes. Il aurait osé aimer une dame de grande naissance, et aurait été pour cette raison exilé de Lisbonne, d’abord à Santarém, ensuite au Maroc. Quelle était cette beauté inaccessible? Peut-être, dit-on, une certaine Catarina de Ataïde. Selon d’autres, il s’agirait de l’infante Dona Maria, la propre fille du roi. Telle est la «théorie de l’Infante», qu’ont développée en 1932 José Maria Rodrigues et Afonso Lopes Vieira, auteurs d’une édition de son œuvre lyrique. Ses aventures et ses lointains voyages ont également donné lieu à de tenaces légendes. Enfin, l’évocation de ses dernières années, à Lisbonne, fournit l’occasion de faire de lui l’incarnation parfaite du génie méconnu. Ne dit-on pas qu’il vivait alors dans la plus extrême pauvreté, servi par un domestique javanais qui devait mendier pour le nourrir?

«Les Lusiades»

Camões est l’auteur d’une épopée, Les Lusiades , de nombreux poèmes lyriques et de trois pièces de théâtre. On possède également de lui quatre lettres en prose.

Les Lusiades sont depuis quatre siècles l’épopée nationale des Portugais. Ce poème, écrit en octaves (l’octave est une strophe de huit octosyllabes organisés selon le schéma ABABABCC, dont l’origine est italienne), développe en huit chants un sujet complexe. Il conte le fameux voyage de Vasco de Gama qui, en 1497-1498, relia l’Europe à l’Inde par la route du cap de Bonne-Espérance. Mais on y trouve aussi une évocation de toute l’histoire du Portugal. De sorte que le vrai sujet de cette épopée, c’est la gloire portugaise. La gloire est en effet, pour la Renaissance humaniste, une valeur suprême, sorte de succédané terrestre de la «gloire» des élus dans le Paradis. La gloire permet aux héros de donner un sens à leur vie et de vaincre la mort. Enfin, elle ne peut trouver son complet épanouissement que grâce aux poètes qui magnifient les héros. Ainsi Camões prend place dans ce «système de la gloire». Il faut noter, à ce propos, que Lusiade n’est pas un féminin, comme Iliade , mais un masculin. Les Lusiades (en portugais Lusiadas ), ce sont les «descendants de Lusus», l’ancêtre mythique du peuple portugais. Le héros que célèbre le poème est donc, par-delà Vasco de Gama, le peuple portugais tout entier.

Après les préliminaires traditionnels, parmi lesquels figure la dédicace au jeune roi dom Sébastien, le poème nous jette in medias res . La petite flotte de Vasco de Gama remonte la côte orientale de l’Afrique et atteint la port de Melinde (chants I et II). Le roi qui y règne accueille amicalement les navigateurs, et il demande à Gama qui il est et d’où il vient. Le capitaine fait alors un long récit: il résume d’abord toute l’histoire du Portugal (chants III et IV); puis il raconte son voyage depuis le départ de Lisbonne (chant V). Après cette narration, les navigateurs quittent Melinde, traversent l’océan Indien, où ils essuient une tempête, et arrivent à Calicut, terme de leur voyage (chant VI). Le poème évoque ensuite le séjour de Gama en Inde, où il est en butte à l’hostilité des musulmans (chants VI, VII et VIII). pendant le voyage de retour, le capitaine et ses compagnons sont accueillis dans une île merveilleuse, que Vénus a peuplée de nymphes de grande beauté. C’est l’île des Amours, sorte de Paradis païen destiné à servir de récompense aux héros (chants IX et X).

En composant Les Lusiades , Camões s’est évidemment souvenu des épopées classiques, et d’abord de L’Odyssée et de L’Énéide . Le long récit de Gama chez le roi de Melinde rappelle celui d’Ulysse chez Alkinoos et celui d’Énée chez Didon. Des thèmes comme les tempêtes, les rêves prémonitoires, les prophéties appartiennent à la même tradition. Il y a aussi toutes les habitudes stylistiques et les figures de rhétorique. Il y a enfin l’usage du merveilleux: comme dans Homère et Virgile, les dieux du panthéon gréco-latin participent à l’action. Mais deux d’entre eux jouent un rôle de premier plan: Bacchus et Vénus. Le premier est l’ennemi des navigateurs, la seconde est leur alliée. Bacchus, selon la légende, a conquis l’Inde. Il est donc naturel qu’il en veuille aux Portugais de lui ravir sa conquête. Vénus, au contraire, est la mère d’Énée et la déesse protectrice de Rome; or Lisbonne est la nouvelle Rome. Bacchus et Vénus interviennent donc auprès des autres Dieux: Bacchus obtient de Neptune le déchaînement de la tempête, mais Vénus réussit à faire s’apaiser les vents (chant VI). On a fait remarquer à ce propos que la seule intrigue véritable des Lusiades est celle que jouent les dieux. Au niveau des humains, il n’y a pratiquement aucun conflit, donc aucune «action». Gama est un héros tranquille qui n’hésite jamais. Les dieux, au contraire, connaissent toutes les passions humaines – l’amour, la haine, la jalousie, l’orgueil, le désir de vengeance –, et ils s’opposent entre eux avec violence. Même les divinités de rang inférieur ont un frémissement humain qui manque à Gama et à ses compagnons. C’est par exemple le cas du géant Adamastor, personnification du cap de Bonne-Espérance (chant V). Ainsi l’introduction du merveilleux païen, qui est souvent reprochée à Camões comme un anachronisme, voire une impiété, est finalement l’une des inventions positives des Lusiades .

Épopée nationale des Portugais, ce poème exprime évidemment une idéologie – l’«idéologie de la croisade», doctrine officielle de la monarchie portugaise au XVIe siècle. Le Portugal est alors investi d’une mission historique, qui est d’être contre l’islam (les «Maures») le champion de la foi chrétienne. On justifie ainsi les découvertes et les conquêtes au nom de la religion, en passant sous silence tous les autres mobiles, tels que l’acquisition de nouveaux marchés commerciaux. La voix du vieillard du Restelo qui, au départ de la flotte, veut défendre la cause de la mesure et de la sagesse reste isolée (chant IV). Et ce n’est pas pour rien que Camões dédie son œuvre au roi dom Sébastien, en l’exhortant à «agrandir la petite chrétienté» (chant I). Hélas! le jeune héros allait disparaître quelques années plus tard, et avec lui l’indépendance du pays, sur le champ de bataille d’Alcazarquivir.

Les Lusiades , on l’a souvent dit, sont la première épopée des Temps modernes. La scène s’ouvre sur l’Océan. On y découvre le feu Saint-Elme, la trombe marine, une foule de nouveautés inconnues des Anciens. Les pays d’Afrique et d’Asie s’y déploient, avec leur climat, leurs particularités, leur humanité si différente. Les Lusiades sont le poème d’une époque qui a donné une nouvelle dimension au monde. Mais c’est aussi une œuvre très personnelle. L’auteur s’y livre à nous de bien des façons. En homme de son temps, il s’y montre avec toutes ses contradictions. Il aime la vie, et son appétit de jouissance est sans limite. Il apprécie les spectacles colorés, radieux, lumineux. Il chante toutes les formes de beauté, et avant tout celle du corps féminin. Rien de plus caractéristique, à cet égard, que l’espèce de frénésie sensuelle qui se donne libre cours dans l’épisode de l’île des Amours (chant IX).

De temps en temps, le récit épique s’arrête, et Camões se met à parler en son nom propre. Le ton devient personnel. C’est un homme de chair et de sang qui s’épanche devant nous, confessant ses douleurs et ses désillusions: «L’été va bientôt faire place à l’automne», et la fortune va l’entraîner «vers le fleuve du noir oubli et de l’éternel sommeil» (chant X). Lui qui a l’intime conscience de son génie se voit menant l’existence d’un pauvre gentilhomme besogneux. Il rage de se voir méprisé par des hommes qui ne le valent pas. Il s’indigne de n’avoir reçu aucune récompense de son ingrate patrie, qu’il dépeint abandonnée «aux convoitises et à la grossièreté / d’une morne, sombre et vile tristesse» (chant X).

L’œuvre lyrique et le théâtre

Si l’on excepte trois courts poèmes, toute l’œuvre lyrique de Camões a été, à la différence des Lusiades , publiée après sa mort. Une telle situation s’explique par les habitudes du temps. Ce type de poèmes faisait l’objet de copies manuscrites, conservées dans des «chansonniers» (cancioneiros ) que les amateurs élaboraient pour leur usage personnel. Les morceaux étaient reproduits de recueil en recueil, subissant ainsi mille altérations. Selon une tradition qui nous a été transmise par Diogo do Couto, Camões aurait réuni ses productions en un cahier intitulé Parnaso de Luís de Camões . Il y travaillait en rentrant en Europe, lors de son séjour à Mozambique, mais ce cahier lui fut volé.

Quoi qu’il en soit, c’est seulement après sa mort que ses poèmes lyriques, ainsi que ses pièces de théâtre, ont été publiés. Les éditeurs sont allés les chercher dans les cancioneiros où ils figuraient, mêlés aux productions des auteurs les plus divers. De là un problème préliminaire considérable, qui peut se diviser en deux questions: quel est le «canon» du lyrisme camonien (les œuvres qui sont authentiquement de lui)?; comment, pour les œuvres authentiques, restituer le texte véritable sous les différentes versions manuscrites?

Résumons les principaux jalons de cette publication posthume des œuvres lyriques de Camões. C’est seulement quinze ans après sa mort, en 1595, que paraît, sous le titre de Rimas , un premier recueil; une seconde édition sort en 1598, augmentée de morceaux nouveaux. Dans le cours du siècle suivant, à l’occasion de diverses rééditions des Rimas , des pièces ne cessent de s’ajouter aux anciennes. C’est le cas en 1616. Mais celui qui mérite la palme en ce domaine est le critique Faria e Sousa (1590-1649) qui, dans les deux éditions des Rimas qu’il prépara et qui parurent en 1685 et 1689, fit endosser à Camões la paternité de tout ce qui, dans la poésie portugaise, lui paraissait de quelque valeur. Cette inflation continua jusqu’à la fin du XIXe siècle. Elle atteint son point culminant dans l’édition des œuvres complètes réalisée à Lisbonne, de 1860 à 1869, par le vicomte de Juromenha. Alors qu’en 1598 les poèmes lyriques attribués à Camões étaient au nombre de 240, on en compte 355 chez Juromenha.

Au XXe siècle se produit l’inévitable décrue. La critique contemporaine s’est efforcée de résoudre au mieux le double problème du «canon» camonien et de l’établissement d’une édition authentique. On voit de la sorte fondre comme neige au soleil toutes les fausses paternités. On aboutit ainsi aux éditions de José Maria Rodrigues et Afonso Lopes Vieira (1932), d’Hernâni Cidade (1947), de Costa Pimpão (1953) et d’António Salgado Júnior (1963), qui redonnent à l’œuvre lyrique ses dimensions originelles. La plus restrictive est celle de Pimpão.

L’œuvre lyrique de Camões comprend deux parties bien distinctes. Il y a d’une part les poèmes écrits dans les mètres traditionnels, ceux que pratiquaient les poètes du Cancioneiro geral compilé par Garcia de Resende (1516), et il y a d’autre part ceux qui se moulent dans les formes importées d’Italie. Les poèmes qui suivent l’ancienne métrique (la medida velha ) sont compris sous le titre général de redondilhas . Ce mot désigne en portugais un type de vers (et non, comme redondilla en espagnol, un type de strophe). Il s’agit du vers court de sept syllabes (redondilha maior ) et plus rarement de cinq (redondilha menor ). Les combinaisons strophiques servent à de brèves compositions dont l’esthétique rappelle celle de nos rondeaux, virelais et ballades. Dans leur forme la plus courante, ces pièces consistent à «gloser» un thème (le mote ) au moyen d’un ou de plusieurs couplets (les voltas ). Le mote est le plus souvent d’emprunt, parfois même proposé au poète par un autre. Les voltas , qui doivent reprendre le mote comme un refrain, sont d’autant plus appréciées qu’elles présentent du mote des variations plus imprévues.

Les redondilhas de Camões sont des modèles du genre. Cette poésie légère, qui était un passe-temps de salon, plonge ses racines dans le terroir national. Certains morceaux rappellent les cantigas d’amigo médiévales. Beaucoup imitent le style populaire, et leur charme réside précisément dans le contraste entre la naïveté apparente de la forme et le raffinement subtil du fond. Dans un décor souvent champêtre («pieds nus s’en va Léonore à la fontaine»), les variations des motes ouvrent des perspectives toujours piquantes, souvent émouvantes, parfois profondes. Les jeux de mots y sont de tradition, et un humour imprévu y éclate. Les redondilhas peuvent, exceptionnellement, se faire plus graves. C’est ce qui arrive dans un long poème en soixante-treize cinquains sur le thème du psaume Super flumina Babylonis . Mais dans leur ensemble les redondilhas illustrent un trait très important du lyrisme de Camões. À la différence d’un Ronsard, le poète portugais n’a jamais voulu couper ses racines nationales. L’adoption de l’esthétique nouvelle ne l’empêche pas de pratiquer en virtuose les genres d’autrefois.

Mais voyons maintenant l’autre versant du lyrisme camonien, celui qui s’exprime dans la medida nova . Il s’agit du vers de dix syllabes, et de ses formes abrégées de huit ou six syllabes. Ce décasyllabe avait été importé d’Italie par Sá de Miranda, qui avait fait, entre 1521 et 1526, un mémorable voyage dans la Péninsule. Il avait été pratiqué en castillan par Garcilaso et Boscán. Avec lui pénètre au Portugal la Renaissance italianisante. Les poèmes écrits dans la medida nova sont chez Camões incomparablement plus nombreux que les redondilhas . Ils se répartissent en des genres dont les dénominations sont parfois empruntées à l’Antiquité – comme les odes, les élégies et les églogues –, et parfois traduites de l’italien – comme les sonnets, les canzones (canções ), les sextines ou les octaves. Tous les types strophiques sont italiens. On remarque en particulier l’usage de la strophe de canzone héritée de Pétrarque. Il est facile de montrer que Camões, dans toute cette partie de son œuvre lyrique, imite de très près les Anciens (surtout Horace, Virgile et Ovide), les Italiens (Pétrarque et les pétrarquistes, Sanazzaro et bien d’autres), et les Espagnols Garcilaso et Boscán, et qu’il puise aux mêmes sources ses thèmes, son vocabulaire et ses procédés stylistiques. Ajoutons à ce propos que, comme la plupart de ses compatriotes à la même date, il pratiquait aussi bien le castillan que le portugais.

Dans cette œuvre très diverse, quelques sujets dominent: la nature, le passage du temps, le changement des êtres, le goût sensuel de la beauté, et l’amour, surtout l’amour. Celui-ci est toujours vécu comme une souffrance, comme la saudade , c’est-à-dire la nostalgie, le regret mélancolique d’un bonheur lointain, perdu ou inaccessible. La conception que Camões se fait de l’expérience amoureuse est toujours à replacer dans la grande tradition de Pétrarque et du platonisme, car la Dame est l’image du Bien qui resplendit dans le ciel des idées, et «l’immense désir» qui consume l’amant «le purifie des souillures de son enveloppe terrestre» et «est un rayon de la divine Beauté» (ode Pode um desejo imenso ).

Ce qui fait l’originalité de Camões, c’est que le lecteur sent à travers ses vers, malgré le caractère parfois traditionnel et répétitif des thèmes et des formules, l’authenticité de sentiments réels et d’expériences vécues. Les plus beaux de ses poèmes sont situés avec précision dans l’espace et dans le temps. Une élégie le montre à Ceuta, portant les yeux de l’autre côté de la mer. Dans une autre, il est sur le pont du navire qui l’emporte vers l’Inde et commence à doubler le cap de Bonne-Espérance. Une canzone montre le soldat-poète au pied du cap Guardafui, «montagne sèche, sauvage, stérile, / inutile et nue, chauve, informe», demandant au vent qui souffle et aux oiseaux qui volent sur la mer des nouvelles de sa dame.

Ce qui donne enfin à la poésie de Camões un accent inimitable, c’est la tension qui s’instaure entre les sentiments contradictoires qui habitent son âme. Le domaine où cette tension est la plus vive est celui de l’amour. Le disciple de Pétrarque est de toute évidence dominé par une très vive et impérieuse sensualité. Il sait analyser avec une grande subtilité la contradiction qui oppose ces deux faces de sa nature, et il découvre dans cette analyse même une sorte d’apaisement.

Il nous reste trois pièces de Camões. Toutes trois ont été publiées après sa mort, mais leur authenticité n’a jamais été mise en doute. L’auto de Filodemo a dû être joué en Inde devant le gouverneur Francisco Barreto. Le thème rappelle les romans de chevalerie – Filodemo et sa sœur jumelle Florimena aiment au-dessus de leur condition. Mais tout s’arrange à la fin quand on apprend que leur père, mort dans un naufrage, était un gentilhomme de grande naissance. L’auto des Enfatriões est une reprise de l’Amphitryon de Plaute. Enfin, l’Auto del-rei Seleuco exploite l’histoire, contée par Plutarque, du prince Antiochus, fils du roi Séleucus de Syrie, qui est amoureux de Stratonice, l’épouse de son père. De ces trois pièces, la meilleure est sans doute Filodemo . On y trouve une scène où s’opposent deux personnages antithétiques – Filodemo, le protagoniste, qui est un amoureux platonique, et son ami Duriano, un débauché et un libertin –, comme si Camões avait voulu faire dialoguer les deux personnages opposés qu’il portait en lui. Ce théâtre constitue une sorte de compromis entre deux styles et deux traditions. D’une part, il se rattache à l’auto de Gil Vicente, dont il conserve la versification en redondilhas et la facture d’ensemble. Mais, d’autre part, il adopte de nombreux traits de la comédie italienne qui, de son côté, imite le théâtre latin de Plaute. Les sujets sont classiques, mais la forme est traditionnelle. Ici encore, Camões adopte l’esthétique nouvelle sans rompre tout à fait avec le passé.

Camões aujourd’hui

Rien n’est plus révélateur que le destin posthume de Camões. Il a été invoqué, à toutes les époques, comme garant des idéologies et des modes. L’«inflation» de son œuvre lyrique n’a été qu’une façon d’affirmer son statut de prince des poètes portugais. Il y a eu un Camões baroque pour Faria e Sousa, un Camões néo-classique pour les Arcades du XVIIIe siècle (c’est celui qui a été le plus goûté en France), un Camões républicain lors des commémorations du troisième centenaire, en 1880. Sous l’Estado novo salazarien, l’auteur des Lusiades était le chantre du nationalisme traditionaliste, et le 10 juin, jour anniversaire de sa mort, était célébré comme une fête nationale sous le nom de «jour de la Race». Depuis la révolution du 25 avril 1974, ce jour est toujours fêté, mais il a pris le nom de «jour du Portugal, de Camões et des Communautés portugaises». Ainsi Camões conserve sa stature de héros national. À l’âge de la décolonisation, Les Lusiades restent l’épopée commémorative des gloires lusitaniennes.

Sur le plan proprement littéraire, la critique contemporaine, tout en montrant la valeur permanente de l’œuvre, s’est efforcée de redonner vie à la figure du vieux poète que des générations de commentateurs académiques avaient quelque peu momifiée. Jorge de Sena est un de ceux qui ont le plus contribué à dépoussiérer l’auteur des Lusiades , en montrant le modernisme de son art et de sa pensée. Le quatrième centenaire a été l’occasion, dans tout le monde de langue portugaise, de publications et d’études qui ont montré que Camões n’a jamais été aussi présent.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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